Histoire

La grande saga du pop-corn (partie 3/3)



Lutte contre le pop-corn

S’il en ravit certains, il en énerve d’autres. Si vous êtes horripilé par le bruit de votre voisin qui fouille inlassablement dans son réservoir à maïs soufflé hors de prix, vous n’êtes pas seul. En effet, dès son arrivée dans les salles de cinéma même américaines, le pop-corn a été poursuivi pour nuisance sonore. En Oregon, des mesures ont été intentées en 1949 pour interdire le pop-corn dans les cinémas à cause du son insupportable qu’il produit. Mais quand le propriétaire de la salle a avancé que la vente de pop-corn représenté 75% de ses recettes, cette mesure a été renvoyée au fin fond des oubliettes.

 

Le pop-corn en plus d’être bruyant, ça sent fort et ce n’est pas, malgré ce qu’en disent les livres de cuisine américains du 19ème siècle, un snack avec des propriétés nutritives très intéressantes. L’association Bien manger au cinéma s’est attaquée au problème. Elle propose des snacks, des boissons, tous ce qu’il faut pour un ciné goûter, du sucré et du salé, mais pas de pop-corn industriel livré par centaines de kilos avec des nutri-scores peu propice à se vanter faire diminuer la courbe du diabète ou l’hypertension. L’association travaille notamment avec des cinémas indépendants et organise tous les ans un concours de cuisine pour trouver de nouveaux snacks bons pour la santé et pour la planète.

 

Vendre du pop-corn, c’est aussi parier sur un certain type de cinéma. Adrien Gombeaud écrit que le pop-corn « pue les suites paresseuses, les franchises aberrantes pour teenagers décérébrés, le cinoche fast-food jetable qui règne en masse sur Hollywood. » Et ce n’est pas l’employé d’un multiplexe parisien qui a bien voulu s’exprimer sur le sujet qui dira le contraire. En effet, il y a « des films pop-corn », des blockbusters américains qui misent tout sur le divertissement, où le cinéma redevient l’attraction spectaculaire qu’il était à ses débuts dans les foires. Mais il existe des salles de cinéma labellisées art et essai qui ne vendent pour leur grande majorité pas de pop-corn. Cela est principalement dû au type cinéma qu’elles défendent qui ne se veut pas pur divertissement, et parfois à une programmation au sein de laquelle certains films par leur thématique ou leur forme se prêtent plus à une expérience esthétique que gustative. De plus, les salles art et essai bénéficient de subventions, leur survie n’est donc pas dépendante de la vente de confiseries.

 

Au-delà du risque de déconcentrer son voisin lors de sa rencontre avec le film, le pop-corn déconcentre aussi celui qui le mange. Dans une étude parue en 2013, le chercheur en psychologie Sasha Topolinski avance la thèse que l’action de mâcher du pop-corn ou un chewing-gum crée des interférences qui sabotent l’action des publicités sur les spectateurs. Le fait de manger du pop-corn perturbe notre perception cognitive de ce qui nous est présenté, pour le meilleur quand il s’agit de publicité, mais pour le pire quand il s’agit d’un film. Et la concentration au cinéma est une donnée essentielle. Dans une étude commandée par le CNC, intitulé Pourquoi les Français viennent-ils au cinéma ? sortie en 2022, 14% des interrogés disent venir au cinéma pour profiter d’un film sans éléments perturbateurs. C’est plus que les 10% qui viennent pour voir un film dans un océan de pop-corn. Ajoutez à cela que le dispositif même de la projection a pour but d’éliminer tout parasite qui sortirait le spectateur de sa bulle : la salle est plongée dans le noir, les téléphones sont interdits, elles sont insonorisées afin qu’aucun bruit venant de l’extérieur ne vienne troubler celui du film.

 

Enfin, parfois la résistance face au maïs est inconsciente et relève plus du réflexe que du geste. L’employé d’un multiplexe parisien me confie que les seniors ne sont pas un vivier de grands amateurs de pop-corn. Cela est dû, selon lui, à des habitudes de spectateurs : les enfants depuis les années 90 mangent des pop-corns au cinéma, ce qui n’était pas le cas des générations antérieures qui n’ont pas grandis avec les multiplexes. Mais certains se laissent tout de même tenter.

 

© Ghost World, Terry Zwigoff, 2001, Mars Distribution